par Paul Nini

Les mots. Plus nous les utilisons, plus ils perdent leur sens. Prenons par exemple l’expression «design graphique» — que signifie-t-elle? Si vous allez dans votre centre de copie de quartier, ils vous diront peut-être qu’ils offrent un service de design graphique. Tout comme nombreux designers, hautement formés et payés, consultants ou spécialistes. De toute évidence, il y a une différence majeure dans la qualité des services et du fini des produits entre ces deux extrêmes (et nous l’espérons). Cette situation vous agace-t-elle? Elle m’agace.

Selon moi, le terme «designer graphique» a perdu son sens. Il en est venu à vouloir trop dire et maintenant très peu. Le terme (N.D.T.: originaire de l’anglais «graphic designer») a été conçu par les pionniers du domaine pour distinguer leur fonction de celle de leurs contreparties en publicité et en «commercial art». Ils considéraient leur pratique comme ayant pour fin la mise en forme de communications informationnelles au lieu de persuasives. Leur espoir était que le «design graphique» se développerait en une réelle profession axée sur la recherche de solutions (à la différence d’une profession de service) avec un statut semblable à celui de l’architecture.

Qu’est-ce qui différencie une vraie profession d’une profession de service vous demandez-vous? Une entreprise orientée vers une fonction service offre habituellement un nombre de produits ou de services prédéterminés à sa clientèle. Par exemple, un barbier offre des coupes de cheveux, des shampooings, des rasages, etc. Une entreprise «professionnelle», par contre, utilise habituellement un processus pour répondre aux besoins de ses clients. Un avocat, malgré qu’il ne se spécialise dans un champ de spécialité de la loi, devra enquêter sur la situation d’un client, l’analyser, regarder les précédents légaux et, par la suite, prescrire des actions appropriées. Recherche, analyse et planification entrent dans l’équation, et c’est ici que la distinction se manifeste.

Où se positionne le terme «design graphique» dans ce contexte? Quelque part au milieu, mais, je le redoute, plus proche des entreprises de service. Quelques designers graphiques font des recherches et de l’analyse dans leur processus d’élaboration de solution formelle, mais la majorité ne le fait pas. C’est pourquoi le design graphique n’est jamais parvenu à devenir une vraie profession, et a toujours été vue comme le malheureux «enfant adopté» des différents design. Comment le «design graphique» a-t-il perdu son objectif originel de devenir une profession? Simplement parce que ses praticiens se sont concentrés davantage sur le produit (la mise en forme) au dépends du processus.

La mise en forme est un aspect extrêmement important de ce que font les designers graphiques. Ne nous méprenons pas, je n’affirme pas que la mise en forme n’est pas importante. Je ne fais qu’affirmer que nous devrions rendre les étapes initiales d’un processus de design (recherche, analyse et planification) aussi importantes. Ces activités ne devraient pas être la chasse gardée des gens de marketing, car leur objectif principal est de trouver de meilleure façon de vendre des produits et des services. Le design graphique est parfois un outil de vente, mais il est tout autant un outil d’information – et c’est quelque chose que la majorité des gens de marketing ne savent pas comment faire.
Les designers graphiques devraient participer pleinement à l’analyse des communications d’un client et a trouver des façons de communiquer une information ayant une valeur stratégique. Transformer des produits et des informations tarifaires compliqués en une forme aisément intelligible est un exemple de communication qui apporte un bénéfice stratégique à un client, et qui serait aussi grandement appréciée par sa clientèle (ses utilisateurs). De toute évidence, ce type de prestation demande un processus précis et bien défini pour résoudre un problème particulier, et résoudre des problèmes est ce que font les vrais «professionnels».

Le stylisme et la mise en forme reçoivent la plus grande attention des designers graphiques. C’est parfaitement normal, personne ne souhaiterait voir un seul stylisme utilisé dans toutes les situations. Il y a, de toute évidence, une variété de publics qui ont chacun leurs considérations et attentes. Un style adéquat pour une communication adressée à un public ne sera probablement pas valide pour un autre. La capacité de percevoir ces nuances de considérations et d’attentes ne peut seulement être réussie qu’en introduisant des méthodes de recherche et d’analyse avant la conceptualisation de la mise en forme. C’est l’incapacité du design graphique (ou son refus) de faire ceci qui est la cause de son statut de non-professionnel.

Qu’en est-il du terme «communication visuelle»? Plusieurs d’entres-nous ne le voient que comme une façon ampoulée de dire «design graphique». Je définis la communication visuelle comme un processus de fournir une information visuelle et textuelle à une audience. Il y a, à mon avis, deux importantes distinctions qui séparent la communication visuelle du design graphique. La première est que la communication visuelle est un processus qui, de par sa nature de recherche de solution par des habiletés comme la recherche et l’analyse, vise à créer des communications. Le design graphique se concentre principalement sur la mise en forme, cependant que la communication visuelle incorpore des méthodologies variées pour mieux choisir et justifier la pertinence de la mise en forme.
La deuxième distinction est que la communication visuelle inclut d’autres types de communication au-delà de l’imprimé (le principal champ d’action du design graphique). La conception d’interfaces interactives qui incorporent vidéos, animations, sons, images et textes est aussi incluse dans cette définition (que l’on aime ou pas, ce médium fera partie des principales activités des designers de demain).

Plusieurs changements à notre rôle sont à venir dans ce siècle naissant. Il y aura d’importants développements et transformations à notre pratique et à la façon dont nous éduquons les nouveaux praticiens. Si nous souhaitons progresser vers un statut professionnel nous devrons incorporer des considérations additionnelles et des capacités supplémentaires à notre pratique. Il faudra aussi trouver des moyens d’intégrer ces acquis à nos programmes d’éducation. Il va de soit que pour produire un designer instruit, bien formé, apte à utiliser des processus analytiques et à créer des formes sophistiquées il faudra plus que trois années de baccalauréat (N.D.T.: quatre ans dans le texte original, aux États-Unis et en Europe l’équivalent du baccalauréat québécois se fait souvent en une année de plus). Conséquemment, il y aura une emphase croissante sur les études supérieures en design (maîtrise ou doctorat) (N.D.T.: un seul programme de doctorat en design existait aux États-Unis au moment de la rédaction de la version originale de ce texte en 1993), il en existe maintenant plusieurs). D’autre part, il pourra être demandé de la profession qu’elle soit plus ouverte à accueillir des étudiants pour leur permettre d’acquérir une introduction réelle à la pratique — l’entreprise est le meilleur endroit de se faire la main et de développer sa capacité technique.

Notre domaine se doit de grandir, il n’en a pas le choix. S’il se refuse cette évolution, il deviendra éventuellement obsolète. Favoriser de tels changements de pratique tels que mentionnés plus haut sera l’objectif d’éducateur, dont je fais partie. Que nous nous appelions designers graphiques ou communicateurs visuels a peu d’importance. Ce qui compte c’est que nous fassions évoluer notre domaine. Notre futur en dépend.


Paul Nini est professeur au sein du Département de design de la Ohio State University (É.-U.), où il agit aussi à titre de président des études supérieures et de coordonnateur du baccalauréat en communication visuelle.
Ses écrits ont été publiés dans de nombreuses publications, il est aussi un conférencier fréquemment entendu sur des tribunes états-uniennes et d’autres pays sur des questions de pédagogie.

Cet article a été traduit et publié sur Œil pour œil avec l’autorisation de l’auteur. L’original de ce texte, en version anglaise peut être lu via ce lien. N’hésitez pas à contacter Martin L’Allier directement pour toute erreur de traduction.


2 commentaires sur «Design graphique ou communication visuelle: le produit versus le processus»

  1. 1 Erick Marshall

    Il y a bien des points soulevés dans ce texte, mais 2 sont, pour moi, sortis du lot.

    Premièrement, je voie la communication visuelle comme une étape du design graphique. Pour moi, la communication est le premier but du design graphique. Si non, a quoi sert notre travail?

    Deuxièmement, le fait d’ouvrir notre «profession» à une multitude de «capacités supplmentaires» deviendra surment une erreur. Ce n’est pas, par exemple, parce qu’une personne est reconnu pour ses affiches qu’elle sera compétente pour faire du «Flash». Je ne croits pas qu’un designer doit tout faire (ce qui ne veut pas dire de ne pas savoir faire). Comme les ingénieurs ou les architectes, je crois qu’il doit y avoir différents types de designers.

  2. 2 Bruno Cloutier

    Je ne pourrais être plus en accord avec Erick. Je crois fondamentalement qu’il existe (et doit exister) plusieurs types de designers, de même qu’il existe (et doit exister, encore une fois) plusieurs types de designers graphiques, mais l’idée n’est évidemment pas de tout faire.
    Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas avoir un certain regard sur un ensemble cohérent dans le contexte d’un projet. Je travaille avec/pour un architecte et les projets sur lesquels je suis amené à collaborer me force à me prononcer sur des questions de création et de mise-en-espace, sur la forme d’objet de design industriel dans l’espace public, etc. De projet en projet, la hiérarchisation des différents «paliers de design» (je formule un hybride ici, attention) peut en venir changer. Pour faire un exemple court, le contenu peut influencer la forme du contenant autant que le contenant peut influencer la forme du contenu. Simple question de contexte, et de bon sens.
    Je prône le travail en interdisciplinarité, alors je n’irai pas vous dire que le designer graphique doit rester confiner à son unique champ de pratique. Cependant, et c’est une règle fondamentale en interdisciplinarité, le designer graphique doit rester spécialiste de son champ de pratique, lequel consiste en la communication par le biais de la mise en relation du texte à l’image (pour faire simple). S’il a droit de regard sur les principes généraux de développement d’un projet construit, la finalité de l’objet architectural ne relève pas de lui, mais bien de son spécialiste, l’architecte.
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    Le travail interdisciplinaire est une voie parmi tant d’autres pouvant être suivies à l’intérieur de la discipline que l’on nomme pour l’instant «design graphique».
    Edgard Morin, sociologue et philosophe français défini le concept de discipline comme suit :
    « La discipline est une catégorie organisationnelle au sein de la connaissance scientifique ; elle y institue la division et la spécialisation du travail et elle répond à la diversité des domaines que recouvrent les sciences. Bien qu’englobée dans un ensemble scientifique plus vaste, une discipline tend naturellement à l’autonomie, par la délimitation de ses frontières, le langage qu’elle se constitue, les techniques qu’elle est amenée à élaborer ou à utiliser, et éventuellement par les théories qui lui sont propres. »
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    Ce qui n’empêche pas que la définition d’une discipline ne soit pas éternellement figée et immuable. Chaque discipline est amenée avec le temps à se redéfinir, à se subdiviser, ou encore à se joindre à d’autres disciplines devenues obsolètes, en fonction des impératifs sociaux qui lui sont contemporains.
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    À ce sujet, Steve Fuller, professeur de sociologie à l’Université de Warwick écrit :
    « Intensification of interests in new areas has produced new domains that fall between older disciplines, such as sociobiology (…) Extensification of interests has produced new areas that draw together disciplines to model more complex phenomena, such as concret economic and public health problems. »
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    Le travail interdisciplinaire ne constitue en rien une réponse ou même une clé. Cependant, force est de constater que les phénomènes ou échanges interdisciplinaires, de plus en plus fréquents, modifient profondément les disciplines, et le design graphique n’y fait pas exception.

    Ce terme qui nous est si cher est certes à redéfinir.

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