La passion secrète d’André Simard

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Il y a quelques semaines était lancée chez International Typeface Corporation (ITC) la fonte Migration. Qu’a t-elle de si particulier? Eh bien, elle est l’oeuvre d’un résident du 819, de Rouyn-Noranda pour être précis. Son nom? André Simard, designer graphique et membre de la SDGQ depuis près de trente ans. Le Québec ayant une tradition typographique plutôt mince, la nouvelle de la sortie de cette police de caractère est donc tout aussi importante qu’inusitée. Nous avons donc contacté M. Simard et l’avons questionné sur les motivations qui l’avait poussé à mener à terme ce projet de longue haleine qui n’était au départ qu’un passe-temps.


Racontez-nous la genèse de la fonte Migration.
La typographie est devenue pour moi une passion dès mes premiers cours d’«étude de lettres» au Cégep du Vieux-Montréal. Le professeur et designer Henri-Paul Bronsard m’a fait découvrir ce monde fascinant. J’admirais sa rigueur et son goût marqué pour la typo. Choisir la bonne fonte pour un projet était un aspect qu’il trouvait essentiel en graphisme. C’était aussi l’époque où le métier s’exerçait encore à la main. En 1983, j’ai tenté l’expérience du dessin de lettres, mais le projet est demeuré sur mes tablettes. En 1986, l’arrivée des logiciels de design graphique et d’illustration ouvrait les portes du dessin par ordinateur. J’ai alors fait quelques tentatives de dessin de lettres, mais il aura fallu environ vingt ans pour que je m’y remette sérieusement.

C’était en 2004, j’ai alors découvert les sites Typophile et Typographe. Je me suis rendu compte que le dessin de lettres avait passablement progressé, qu’il devenait plus accessible. J’ai exploré le sujet pendant quelques mois pour comprendre un peu comment fonctionnait cet univers, pour finalement me rappeler que, moi aussi, j’avais dans mes cartons des lettres dessinées à la main. J’ai donc passé outre mon inexpérience et ma réserve, numérisé quelques dessins et présenté mon projet sur ces forums. La réception fut encourageante. En fait, elle le fut suffisamment pour me motiver à me lancer dans l’aventure. Migration a donc commencé une trentaine d’années après ma première rencontre avec le monde de la typographie.

Certains designers sont peintres ou artistes dans leurs temps libres pour décrocher, tandis que vous avez décidé de dessiner une fonte, certainement un des boulots les plus méticuleux qui soient… Pourquoi une fonte?
J’ai déjà fait de l’illustration dans mes temps libres, un peu de photographie, mais le dessin de lettres s’est avéré un excellent moyen d’évasion. De plus, Internet a permis les échanges et la communication avec d’autres créateurs de lettres de la planète, un moyen comme un autre de voyager.

Quelle était votre expérience antérieure en dessin de police de caractère?
Je dirais que mon expérience en dessin de lettres était pratiquement inexistante, si ce n’est les cours de calligraphie et d’étude de lettres du collège dont j’ai parlé plus haut. J’avais bien dessiné des logotypes qui intégraient le dessin de lettres. Par contre, j’ai une grande expérience du dessin vectoriel, je suis un grand amateur de typographie, je suis toujours à la recherche de nouvelles fontes, j’avais le désir de dessiner une police et autre élément non négligeable, j’avais plus de temps à y consacrer en comparaison à l’époque où je lançais mon entreprise et que ma fille arrivait dans ma vie.

Quel a été votre processus de travail? Avez-vous commencé par des esquisses au crayon?
J’ai effectivement débuté par des esquisses au crayon. C’était un médium que je connaissais très bien. J’en ai fait pendant plusieurs mois, le temps que j’achète un logiciel de dessin de lettres, que je l’apprivoise et j’ose me lancer dans le travail sur ordinateur. Au début, j’ai numérisé certains dessins. Étant donné que je ne suivais pas de formation académique dans ce domaine, j’ai donc fait toutes les erreurs qu’un débutant peut faire, mais finalement ça aussi c’est une école. Aujourd’hui je suis en mesure d’aller directement dans le logiciel et amorcer le dessin d’une nouvelle police sans nécessairement dessiner à la main au préalable.
Esquisses initiales de Migration
Erik Spiekermann dit que, quand il crée une fonte, il doit avoir en tête un usage et un contexte d’utilisation précis de celle-ci afin de savoir où il va. Est-ce que vous vous êtes imposés certaines contraintes ou défini des paramètres précis lors de son élaboration?
Sans connaître le propos M. Spiekermann—un maître à mon avis dans son domaine—, j’ai aussi axé la création sur des impératifs précis. Je voulais une police avec une grande hauteur d’œil, qui puisse se lire en très petits corps. Je voulais une police qui permet d’intégrer plus de texte dans un document sans être obligé d’utiliser un grand corps. J’ai aussi voulu intégrer certaines particularités sur des lettres que j’aime. J’ai conçu ma police en gardant en tête le designer utilisateur. J’ai tenté d’intégrer des éléments que j’aimais dans certaines polices et d’éviter ce qui me plaisait le moins.
Je voulais concevoir une linéale, un style que j’affectionne pour sa polyvalence. Je voulais aussi une variante très fine et une très forte, je voulais par exemple un «g» à deux étages, plus difficile à concevoir, mais avec une personnalité plus forte, même chose pour le «a» pour lequel je voulais une finale courbée, cette finale que j’ai utilisée pour le «l» et pour certaines lettres en italique. Je voulais un «J» majuscule qui descend sous la base d’alignement, je voulais une esperluette de style français en plus du «&» commercial anglais, je voulais un arobas italique même en romain, je voulais une fonte légèrement serrée sans être condensée, etc.
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Quels aspects avez-vous trouvé le plus difficile au cours du processus?
Je crois que c’est la partie plus technique du dessin de caractère, car au-delà du dessin, il y a plusieurs aspects qui font qu’à la fin, on livre une police qui est agréable à utiliser comme designer. Et ces aspects ce sont entre autres l’espacement et le crénage, le «hinting» et la programmation OTF (Open Type Font format) des aspects techniques qui demandent beaucoup de connaissance du logiciel. Le fait d’être associé à ITC m’a rendu la tâche beaucoup plus aisée.

Vous dites avoir pris 4 ans à temps perdu pour faire créer la famille Migration. En terme d’heures de travail, qu’en est-il? Combien de temps prend le dessin de la première graisse par rapport aux déclinaisons?
C’est vrai, j’ai travaillé cette première police à temps perdu, c’est-à-dire le soir et les fins de semaine. C’est donc 4 années à environ 15 à 20 heures semaine. De manière globale je dirais que le processus de dessin m’a pris 1 heure par signes ou lettres et j’ai près de 3 500 signes pour l’ensemble de la police déclinée en 10 graisses, 5 en romain et 5 en italique. Et là, je ne compte pas la portion de programmation assumée par ITC Monotype. J’ai d’abord dessiné le régulier quand j’aurais dû me lancer avec le léger ensuite j’ai fait le bold. Quand j’ai terminé le léger, j’ai décliné le régulier à l’aide du Bold gras et du Light. J’ai finalement dessiné le Black et le Thin. Idéalement on dessine deux extrêmes et on les utilise pour décliner les autres. Ça semble élémentaire, mais l’expérience s’acquière aussi par les essais et les erreurs…

Quels conseils donneriez-vous à un designer qui entreprendrait aujourd’hui le dessin d’une police de caractère?
Mon peu d’expérience a fait en sorte que j’ai voulu compléter rapidement l’ensemble des graisses, ce qui est une erreur à ne pas refaire. Il faut d’abord bien finaliser soit le régulier ou le léger en romain et en italique pour par la suite se lancer dans une graisse plus forte, le bold ou le black. Une fois que ces deux graisses sont bien définies, on s’attaque aux autres graisses. Aussi, tenter de définir l’espacement optimal assez tôt dans le processus, ça permet de voir comment se comporte notre fonte dans la réalité et évite d’avoir à refaire ce travail fastidieux plusieurs fois sans raison. Autre élément important, bien définir les largeurs des fûts et des courbes, donc débuter par le O et le I dans les majuscules et les minuscules, ils sont la base de toutes les lettres, viennent ensuite les obliques du A, X, V. Faire de la calligraphie permet aussi de bien voir les tensions d’une lettre. Par exemple un a italique n’est pas un o avec un i. Un u n’est pas tout a fait un n même si à première vue ces lettres sont basées sur un dessin semblable. Par contre, un M se rapproche beaucoup d’un V avec deux colonnes. Lire sur la typographie est aussi un excellent moyen d’apprendre.Un des secrets est de ne pas précipiter les choses et de bien observer. Quand on veut aller trop vite, on manque de recul. Plusieurs dessinateurs de lettres ont souvent plusieurs projets en plan, ça permet de trouver des solutions qu’ils importent d’un projet à l’autre et de toujours avoir un regard nouveau sur leur production.

Je dirais surtout qu’il ne faut pas hésiter à demander l’avis à des graphistes, des gens en publicité ou en communication, des personnes de notre entourage dont l’oeil est bien aiguisé. Il existe aussi plusieurs forums de discussion qui font la promotion de la typographie et qui sont des mines de renseignements. J’ai personnellement reçu beaucoup d’aide de gens du domaine… Je profite donc de cette tribune pour les remercier : Xavier Dupré, Ian Party, Chris Lozos, Mark Simonson, Denis Dulude, Martin L’Allier, ainsi qu’Allan Haley et Jim Wasco de Monotype.

En terminant, pourquoi avoir donné le nom «Migration» à votre fonte?
Parce que je voulais voir dans le nom certaines lettres que j’aime particulièrement, celles qui démontrent la personnalité de la police. Mais la vraie raison c’est que je suis dans une période de transition entre mon métier de designer graphique et de dessinateur de lettres… J’aimerais donc d’ici cinq à dix ans avoir terminé ma migration d’un domaine à l’autre.

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Pour voir et acheter la fonte Migration, visitez le site d’ITC


2 commentaires sur «La passion secrète d’André Simard»

  1. 1 Antoine Nonnom

    Malgré tout ce qu’on en dira, c’est dommage de voir cette fonte lancée chez ITC, la plus ennuyante des vieilles fonderies…

  2. 2 André Simard

    Pour ma part, je suis très fier qu’ITC est accepté de lancer Migration. J’y ai trouvé des gens hautement compétents, expérimentés et passionnés de typographie.

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